Le premier contact avec une discipline peut s’avérer
difficile du fait d’attentes inédites, de préjugés ou d’appréhensions. Destiné
à faciliter cette rencontre, ce préambule entend préciser les objectifs du
cours de philosophie, signaler les modalités de leur réalisation en termes de
programmation et d’évaluation.
La place
assignée à une discipline, dans le système éducatif, est fonction de paramètres
qui s’explicitent par l’investigation des objectifs généraux d’abord,
spécifiques ensuite. Les premiers sont du ressort des pouvoirs publics, les
seconds des techniciens de la discipline.
Tout système éducatif répond, en principe, à un projet
dûment réfléchi, destiné à former un profil d’homme, en l’occurrence pour nous
un citoyen apte à occuper une place respectable et, partant, à participer
efficacement, selon ses compétences, à l’édification et / ou au progrès de sa
nation. Pour y arriver, il est dévolu à chaque discipline un rôle, modulé en
fonction des niveaux ; par-là s’entendent les objectifs spécifiques. Il va
de soi qu’ils diffèrent d’une matière à l’autre.
La part de la
philosophie se soupçonne dès l’abord compte tenu du niveau de son intervention.
La classe de terminale étant l’ultime phase de maturation des élèves qui, une
fois bacheliers, sont en principe considérés comme mûrs intellectuellement, à
la manière de quelque fruit, pour se prendre en charge dans la vie, que la
philosophie s’y installe si bien que la terminale est nommée, dans le système
francophone, «classe de philosophie» veut dire que cette discipline y remplit une
fonction décisive.
Tout dans la vie humaine relevant soit de la pensée
soit de l’action, mieux et de l’une et de l’autre, il faut se rappeler que ce
sont là ses grands cadres ; aussi, perçoit-on, par anticipation, le rôle
prépondérant de la pensée.
Activation de la raison, qui fait
le caractère irréductible de l’homme par rapport à tout autre être de la
création, elle a pour vertu, bien orientée, d’éclairer l’action afin de la
rendre digne de l’humain, par le contrôle exercé par l’esprit sur le corps, la
détermination de la raison sur les passions. Et, c’est précisément sous ce
rapport que la philosophie produit son efficace.
A la différence de la plupart des disciplines,
hormis les mathématiques qui permettent une régulation de la pensée, la
philosophie se donne non pas comme une matière strictement de connaissance mais
pour le lieu précis de l’apprentissage de la pensée rigoureuse et cohérente,
c’est-à-dire valide ; et, par suite de la validité première, surtout pour
le domaine privilégié où s’instrumente la rationalisation.
En effet, après une masse d’informations accumulées
tout au long du cursus de formation et à travers les disciplines diverses, la
philosophie entend asseoir en l’élève une
aptitude à réfléchir par lui-même,
sur la base d’une information sérieuse, pour une pleine et irrémédiable
autonomie intellectuelle. Cette capacité de produire une pensée proprement
rationnelle permet au moins au jeune esprit (de l’élève) de reprendre pour son
propre compte les questions fondamentales dans une réflexion critique, sans
être gêné par le conflit des opinions multiples et la croissance toujours plus
grande des savoirs.
C’est ce qui se traduit officiellement et globalement
ainsi. «L’enseignement de la philosophie
a pour objectif l’acquisition de la part des élèves d’un esprit critique, le
libre examen rationnel et l’ouverture d’esprit ; ce qui, à terme, leur
permettra d’avoir une attitude autonome et éclairée face aux multiples situations
de vie dans lesquelles ils sont impliqués.»[1]
C’est confirmer qu’elle a
pour vertu essentielle d’apprendre à réfléchir par soi-même, et Emmanuel Kant
(1724-1804) nous en rappelle le sens. «Penser
par soi-même signifie : chercher la pierre de touche de la vérité en
soi – c’est-à-dire en sa propre raison.
Et la maxime de toujours penser par soi-même est l’Aufklärung» ;
celui-ci s’entend ici comme la culture de
l’esprit.[2]
La philosophie n’approche cette visée que par
l’investigation d’un certain nombre de questions incontournables, c’est le sens
du programme, que ne saurait éluder aucune humanité véritablement assumée, avec
l’éclairage de la tradition philosophique elle-même. Cela oblige à considérer
le tribut que la philosophie paie à son histoire.
Le concept hégélien de négation, qui signifie d’abord assimilation,
celle de la tradition antérieure, puis dépassement,
ancrage de quelque innovation, offre alors une grille de lecture pour investir
toute question philosophique puisqu’on ne saurait faire de la philosophie
aujourd’hui comme s’il n’en a jamais été question avant nous, mais aussi pour
comprendre, au nom d’une rationalisation toujours plus grande, la filiation des
systèmes philosophiques qui alimentent la philosophie. Et, ici s’enracine
l’idée de la «perennis philosophia»
qui perdure, en transcendant toutes les philosophies particulières, pour
magnifier cette activité, sans cesse renouvelée, qui confère à la philosophie
sa raison d’être, de questionnement et de réflexion, qui donne sens à la réalité.
C’est là, au total, l’objectif essentiel dévolu à la
philosophie en classe terminale. Il
se démultiplie dans les différentes étapes ou sections qui ponctuent la
programmation de l’initiation annuelle à la philosophie.
Il tient d’une part en des notions à propos desquelles
il s’agit de soulever les questions essentielles et de mettre en vue des
éléments de réponses tirés de la tradition philosophique afin que l’élève ait
les moyens de se forger, par lui-même, une conviction rationnellement fondée à
chaque fois. D’autre part, il faut investir deux œuvres importantes pour une
initiation à la philosophie (une seule pour les séries S et G).
Le programme de notions se subdivise en quatre
parties : la réflexion philosophique, la vie sociale, l’épistémologie et
l’esthétique.
Le premier domaine devra rendre capable «d’identifier les spécificités de l’activité
philosophique comparativement aux autres domaines du savoir et de l’action, de
s’interroger sur les grands problèmes de l’existence : la destinée, la
mort, le sens de la vie.»[3]
La part dévolue
à la vie sociale devrait aider à mieux se connaître, à «connaître» notre «environnement
social, ses cadres et ses fondements ; sur cette base» sera assise la
capacité «de porter un jugement sur
l’ensemble des problèmes qui agitent la vie sociale».[4]
Du domaine de l’épistémologie, il est attendu
d’asseoir la capacité «d’identifier et
d’expliciter les normes et les démarches propres à l’activité scientifique»
permettant par suite de saisir «les
différentes évolutions ainsi que les interférences de l’activité scientifique
avec les autres modes de penser et d’agir».[5]
La partie esthétique vise l’aptitude à «développer une réflexion critique sur le
beau, la nature de l’activité artistique, les problèmes posés par la création
artistique, les formes, fonctions et significations de l’activité esthétique».[6]
Ces
objectifs spécifiés pour les quatre domaines du programme de notions sont
poursuivis à partir d’axes majeurs déclinés
de la façon suivante.
-
Domaine de la réflexion
philosophique : les origines de la philosophie, spécificité de la
réflexion philosophique, les grandes interrogations philosophiques, enjeux,
finalités et perspectives philosophiques ;
-
domaine de la vie sociale :
nature et culture, le travail (séries L uniquement), conscience et inconscient
(séries L uniquement), individu et société, langage et communication, les
normes (séries L uniquement), la liberté, l’Etat ;
-
domaine de l’épistémologie :
les premières approches du réel, la science et l’esprit scientifique, les
différentes sciences, science et technique, le problème de la vérité ;
-
domaine de l’esthétique :
l’essence de la représentation artistique, formes et fonctions de l’art,
approches de l’œuvre d’art (séries L uniquement).
D’un autre
côté, le programme d’œuvres retient deux
ouvrages : de René Descartes (1596-1650), Discours de la Méthode, et Jean-Paul Sartre (1905-1980), L’Existentialisme est un Humanisme.
Par-delà l’exégèse interne des thèses de l’ouvrage, la programmation
d’œuvres vise la saisie de la
philosophie d’un auteur, texte à l’appui, dans son originalité par suite de sa
situation dans la tradition philosophique, comme pour rappeler la filiation de
la philosophie et de son histoire déjà indiquée, à quoi on doit ajouter le lien
de l’histoire de la philosophie avec celle des idées dominantes et
l’inscription de celle-ci dans l’histoire concrète des hommes, sociale et
politique.
L’utilité des œuvres[7] pour
l’exploration du programme de notions et le mode d’évaluation qui leur est
réservé rendent leur connaissance minutieuse
indispensable.
Elle peut prendre plusieurs formes
en classe en fonction de ce que le professeur voudrait contrôler ; c’est l’évaluation formative, permettant de
vérifier dans quelle mesure telle ou telle autre attente serait satisfaite à
tel ou tel autre moment de la formation.
Au baccalauréat, l’évaluation
certificative se fait en deux groupes d’épreuves.
Au premier, l’épreuve de philosophie propose, au
choix, deux sujets de dissertation et un texte, celui-ci accompagné de la
mention «expliquez et discutez». Il
s’agit alors de montrer surtout qu’on sait user de sa raison, selon des
modalités que des prescriptions méthodologiques[8], précisant
les attentes différentes attachées à ces exercices, devront définir et aider à
matérialiser tout au long de l’initiation, compte tenu de l’objectif visé dans
cette évaluation : vérifier la
capacité de l’élève à réfléchir par lui-même sur la base d’un minimum de
connaissances philosophiques.
Pour les candidats ayant obtenu
une moyenne comprise entre 08/20 et 09,99/20, le second groupe d’épreuves
s’offre ; si le choix de matières à reprendre (deux dominantes et une non
dominante) inclut la philosophie, l’épreuve portera sur un extrait d’une des deux
œuvres au programme. Plus technique,
elle prend la forme d’un texte suivi de trois à cinq questions précises. C’est
une évaluation multiforme, avec une insistance sur la précision et les connaissances.
Le mode d’acquisition de celles-ci et les précautions à prendre constituent l’essentiel de la mise en aptitude pour
l’affronter.
Il va de soi
que la prise en charge, en classe, du programme, ce qui est de la
responsabilité du professeur, devra tenir compte des conditions de l’évaluation
finale. Savoir ce qui est attendu de lui permet, au demeurant, à l’élève de
contribuer à sa propre formation.
Professeur de Philosophie
[1] Nouveau Programme de Philosophie, Dakar, MEN/IGEN/CNP, mai 1998, p. 4.
[2] Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, note a de la page 88.
[3] Nouveau Programme de Philosophie, ibid., p. 12.
[4] Id., p. 13.
[5] Id., p. 15.
[6] Id., p. 16.
[7] Pour l’une des œuvres, nous renvoyons à notre ouvrage : L.-R.-B. Attolodé, Le Discours de la Méthode de Descartes : le parcours du texte, Dakar, EENAS, 2000, 144 pages.
[8] Cf. L.-R.-B. Attolodé, Méthodologie de la réflexion en classe de Philosophie, Dakar, EENAS, 2000, 128 pages.