POURQUOI LA METAPHYSIQUE ?

La première question posée par la philosophie a été celle-ci : qu’est-ce qui est ? A première vue, il y a toutes sortes de réalités : les choses dans le monde, les figures inertes et les êtres animés, une diversité tout infinie, ce qui va, vient, disparaît.

Mais qu’est-ce donc que l’être en tant qu’être, l’être grâce auquel tout se tient, l’être qui est à la base de tout et de qui provient tout ce qui est ?

Karl Jaspers[1]

 

POURQUOI ?

 

 


Pourquoi ?                                                                                                            Pour quoi ?

 

 


Point de départ                                                                                                     Point d’arrivée

 

 


Commencement                                                                                                    But, objectif, fin

 

 


Cause efficiente                                                                                                     Cause finale

 


FONDEMENT

 

 

 


FONDATION                                                                                                            RAISON D’ÊTRE

 


SENS

 

 

 


SIGNIFICATION                                                                                                DIRECTION

q                 Aristote

                   efficiente                                                                   en puissance (le virtuellement

                   matérielle                                                                                      contenu, le latent)

Causes                                                    pour déterminer

                   formelle                       une existence                            en acte (le concrètement

                   finale                                                                                        réalisé, le patent)

 

    La question «pourquoi» se démultiplie en un  pourquoi  causal, au sens aristotélicien de la cause efficiente, qui indique le point de départ, le commencement, et en un  pour quoi  qui requiert la finalité, le but, l’objectif. Le pourquoi est donc d’abord recherche de la fondation avant de se muer en un  pour  et en un  quoi  qui visent la raison d'être de l'objet.       La question générique du pourquoi qui permet ici d’investir la métaphysique oblige, par conséquent, à parcourir la distance qui sépare la fondation de la raison d’être de son objet, pour en rencontrer le fondement ultime.

       Or, la métaphore de la philosophie arborescente de Descartes assigne déjà à la métaphysique une place prépondérante puisqu’elle en fait non seulement le fondement de la philosophie mais aussi de toute science.

«Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale, qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse[2]

 

           branches                                    comme                                     autres sciences

                                                                                                utiles à l’homme

                                            analogie pour

tronc                                                    traduire la                                       physique

                                           détermination de                                         

racines                                                même nature                                  métaphysique  

 

Malgré l’apparence de la lettre, Descartes ne dit pas que la philosophie englobe, comme on l’a souvent pensé, l’ensemble des sciences.

D’ailleurs, le Discours de la Méthode rappelle que «les autres sciences … empruntent leurs principes de la philosophie»[3] ; ce qui suppose leur distinction préalable. Par ailleurs, contemporain de Galilée et de la promotion de la physique expérimentale, seule quelque folie aurait pu faire prendre à Descartes la science, dans son expression nouvelle, pour de la philosophie.[4]

Il s’agit essentiellement pour lui de montrer le lien unissant les sciences, leur dépendance les unes des autres, et partant l’unité du savoir du fait de son auteur unique : l’homme. C’est, en effet, le même esprit humain, conduit de la même manière par une méthode unitaire, qui s’applique à des objets différents conduisant à des sciences différentes.

L’esprit de la métaphore est donc de marquer la détermination de la métaphysique sur le reste du savoir humain, surtout qu’elle fixe, chez Descartes, les principes généraux de toute connaissance[5].

L’idée de métaphysique est, et ce qu’il importe de retenir, au centre de la réflexion philosophique dont elle constitue à bien des égards, compte tenu de l’histoire de celle-ci, la partie essentielle. Les conceptions différentes qui marquent son évolution attestent d’une certaine variation mais un thème majeur demeure : le sens de la préoccupation métaphysique semble identique.

Puisque toute quête du fondement livre un sens, c’est donc celui-ci qu’il faudrait s’efforcer à retrouver en retraçant l’histoire de la métaphysique en ce qu’elle a de plus originaire. Pour ce faire, la double dimension du mot et du contenu est à investir.

 

 

I. Le mot de métaphysique

 

Le détour de l’étymologie est souvent un passage sinon obligé du moins des plus utiles pour entrer dans la signification d’un mot. L’origine permet, en effet, de saisir, par-delà les déterminations langagières successives, le sens initial investi  dans le mot. Si celui-ci a su conserver son acception originelle, l’élucidation n’en serait que plus facile ; autrement, ses mutations seraient à interroger. Il est par conséquent bon de partir de l’étymologie ; toute la difficulté étant par suite de savoir n’y pas rester.

Appliquer cette programmation à la notion de métaphysique, c’est alors convenir qu’elle n’est que la traduction de l’expression grecque «ta meta ta phusica». Elle signifie, par «meta», après ; et, à travers  «ta physica», la physique ; la métaphysique dit donc originairement «après la physique ».

Que peut bien vouloir dire cet après de la physique si ce n’est que, la physique étant un discours portant sur un objet déterminé, la métaphysique serait un discours autre portant sur un objet également autre et placé après celui de la physique ?

A comprendre ainsi la métaphysique, on donnerait raison à Paul Tillich lorsqu’il remarque que «cette expression a été et demeure malheureuse, car elle suggère l’illusion que l’ontologie décrit des réalités transempiriques, un monde derrière ce monde qui n’existerait que dans l’imagination spéculative».[6]

Ne retenons de ce passage que l’indication du mauvais choix du mot de métaphysique parce qu’il présenterait un objet étranger à toute sensibilité. Cela ne semble pas être apprécié par Tillich et il a alors tout à la fois raison et tort. Raison, d’abord, en ce que la métaphysique ne saurait se réduire à la prise en compte d’un objet absolument hétérogène au monde. Mais il a surtout tort de ne pas avoir en vue les conditions d’émergence de la notion de métaphysique.

En réalité, nous la devons à Andronicos de Rhodes, le premier éditeur d’Aristote, vers l’an cinquante avant Jésus-Christ, dans le cadre précis de son effort d’organiser les œuvres du philosophe grec pour les besoins d’une publication. Les ouvrages sont nombreux, car Aristote (384-322) était un esprit encyclopédique, et Andronicos de Rhodes choisit de les classer selon la matière. Les uns traitaient de la nature, du monde, de l’univers et prenaient aisément place dans la physique. Les autres ne pouvaient être compris, compte tenu de leur contenu particulier, qu’après les ouvrages de physique. Et, pour matérialiser cette position dans l’édition de l’œuvre, Andronicos de Rhodes formula l’expression «meta ta phusica» pour désigner la «meta phusica biblica» ou ensemble de livres venant après la physique, par distinction d’avec la «phusikê achroasis» ou physique proprement dite.

C’est donc à une vertu classificatoire que nous devons aujourd’hui de recourir à l’expression «meta physique» qui n’apparaît d’ailleurs en un seul mot qu’au XIIeme  siècle avec Averroès (1126-1158).

Et, si l’histoire nous avait cantonnés à cette lecture, Tillich serait encore dans son droit mais il n’a semble-t-il pas pris en compte le contresens que la tradition a consacré sur le grec «ta meta» qui d’après finira illégitimement par dire au-delà. L’histoire seule a, il est vrai, le secret de telles contrefaçons sur les mots, mais le fait mérite ici attention.

On peut soupçonner dans le passage de la préposition après à l’adverbe au-delà un simple abus ou écart de langage mais on risquerait alors de perdre l’essentiel : la substitution est ici une extension de sens qu’on ne saurait prendre pour gratuite, puisque les indications sont assez différentes. Dire après, c’est marquer une postérité qui signifie proprement que nous occupons une position en amont en ayant en vue une autre qui serait en aval. Dire au-delà, c’est, différemment, considérer un espace aux contours nettement délimités en envisageant une position qui peut être soit en bordure de l’espace en question, soit sur un de ses côtés, soit encore en avant ou en arrière dudit espace voire au-dessus  ou en dessous.

                          Y position à occuper                                              Y

 

 

 


                                                                                                                                        U

Après                                             Au-delà            T                                       Z

 

 

                          X                                                                                X

                                                                                                          

                     Position initiale                                                                                    Position initiale

                                                                                                X, Z, U, Y, T    =   au-delà

 

Un exemple permet de mieux l’entendre. Soit une rizière de largeur et de longueur déterminées. En ayant en vue son périmètre, parce que nous serions situés en-deçà d’un des côtés de sa largeur, ce que nous envisageons en disant son après diffère de son au-delà. Se placer après le champ, compte tenu de la position occupée, c’est le traverser dans toute sa longueur pour se situer hors de sa limite, du côté lointain de l’autre versant de sa largeur. Se placer au-delà du champ peut vouloir dire occuper une position analogue, peut aussi signifier une position à sa gauche ou à sa droite, c’est-à-dire sur un des côtés de sa longueur, mais peut encore traduire la position occupée au moment où nous l’avons en vue. La seule chose qu’exclut, en effet, l’idée d’au-delà d’une chose, c’est la position dans la chose.

On le voit donc, l’extension est patente dans le contresens qui traduit le grec «ta meta» non pas par après mais par au-delà. Depuis, la métaphysique signifie, quel que soit le contenu spécifique qu’y investit un système particulier, l’au-delà de la physique.

Par suite, si nous nous souvenons que pour les Grecs la «phusis», c’est la nature, le monde, l’univers, l’au-delà de la physique, c’est ici l’au-delà de la nature, du monde, de l’univers. La métaphysique pourrait donc s’arrêter à tout ce qui n’est pas dans le monde, la nature, l’univers, le cosmos. Tel est l’enseignement du détour étymologique.

Mais il faut aussitôt rappeler qu’en nous en tenant à celui-ci nous risquons de nous abrutir face aux objets traditionnels de la métaphysique qui ne sont certes pas tous dans le monde mais qui peuvent quand même y être, comme la suite l’indiquera. Il reste que même si l’objet visé est dans le monde, le mode d’interrogation propre à la métaphysique est d’une telle spécificité que ce ne saurait être la partie visible de l’objet qui intéresse. C’est pourquoi, quoi qu’il en soit de la positivité de son objet, la métaphysique peut se ramener à la conception résumante qu’en livre Ferdinand Alquié (1906-…) lorsqu’il indique qu’on la définit «soit comme la science des réalités qui ne tombent pas sous les sens, des êtres immatériels et invisibles, soit comme la connaissance de ce que les choses sont en elles-mêmes, par opposition aux apparences qu’elles présentent».[7]

 

 

 

 

Métaphysique

 

 


soit comme                                                       alternative                                   soit comme

                                                             inclusive

la science                                                               la connaissance

des réalités qui ne                                                   de ce que les

tombent pas sous                                                   choses sont en             essence

les sens,                                                                 elles-mêmes,

mise en                     des êtres immatériels                                                   par opposition                 

apposition     et invisibles                                                                 aux apparences

qu’elles présentent  apparence

 

 


              existences non                                                             nature intrinsèque

              corporelles ;                                                                des choses matérielles

              donc idéelles

 

 


                   noumène                                 KANT                              chose en soi

                   (ce qui se dérobe                                                        (noumène enrobé

                   à toute expérience                                                         dans le phénomène)

                   sensible)

 

L’idée d’un au-delà de la nature comme objet de l’investigation demeure dans les deux cas. Nous la retrouvons à l’œuvre dans les différentes étapes qui ponctuent l’histoire de la métaphysique en terme de contenu.

 

 

 

 

II. L’histoire du concept

 

Que le mot «métaphysique» ait été forgé sur la base d’un traitement du discours aristotélicien signifie que la matière qu’il désigne est au moins présente chez Aristote même si le mot n’est pas de lui. En réalité, elle le précède de beaucoup dans l’histoire de la philosophie qui se confond ici, à bien des égards, avec celle de la métaphysique.

 

                                                                                 Présocratiques    

                                  Antique                                Socratiques                                          souci exclusif de rationalité

                                                                                 Postsocratiques

 

                                  ≠ Idée Judéo-chrétienne du Dieu Créateur

 

                                  Médiévale                            Saint Augustin                                    rapport entre foi et raison ;                                        ou                                          Saint Anselme d’Aoste                      constante subordination

                                  Scolastique                          Saint Thomas d’Aquin                      de la raison à la foi

 

METAPHYSIQUE        ≠ Restauration cartésienne de la raison

                                      comme seule instance de légitimation

 

                                                                                                                 Spinoza                 culte de la raison ;              

                                  Moderne               Descartes                             Malebranche        grands systèmes

                                                                                                                 Leibniz                   métaphysiques

 

                                  ≠ Limitation kantienne des

                                      prétentions de la raison

 

                                                                                                                 contre la métaphysique             la critique                                               Contemporaine     Détermination                                                                     kantienne comme                                                                         kantienne                           pour la métaphysique              pierre angulaire

                                                                                                

 

Nous y voyons quatre moments ponctués par trois ruptures décisives : d’abord, le rationalisme antique sous ses variantes présocratique, socratique et postsocratique, puis la préséance du dogme biblique au Moyen Âge et même à la Renaissance, puis encore l’ouverture à la modernité par la restauration cartésienne, puis enfin la détermination kantienne sur notre actualité métaphysique.

                                                                  Métaphysique antique

 

   Souci de rendre rationnellement compte de la réalité

 


par la recherche                                      par la construction                             pour assigner à l’homme une

d’un élément                                                          d’un système                                       place le rendant heureux ;

qui serait au                                                            pour asseoir                                         palliatif du désarroi des

 principe des                                                           une compréhension