LA NEF ENGLOUTIE
" Aux
victimes du tragique naufrage du Joola "
Vogue la nef gorgée
d'âmes à l'Eden destinées
Immaculées sous la coque rouge des souillures
La faune marine, surprise dans son sommeil
Lentement s'approche, se prosterne et se recueille
Quand les anges, de mousse verte parés, animent
Les corps rassemblés que toilettent les eaux
Bénites du violent Souffle du Ciel.
Derrière les yeux
clos et les fronts lisses,
Surgissent les mouchoirs sonores des adieux
Les éclats de rires, de voix, les chaudes accolades,
Des femmes ceintes de courage, trempées sous le faix
Du foyer à tenir en vie, les fronts soucieux de fin de mois
Les gestes alertes des garçons, la splendeur des filles,
Les regards innocents des petits, les hâtes fébriles
Du départ, les gestes assurés de l'équipage
Sur ce navire qui songe, penché, et s'étire et s'ébranle.
Vogue la nef gorgée
d'âmes à l'Eden destinées
Mais derrière les yeux clos et les fronts lisses
Les containers froids, les cris enroulés
Dans les chéchias, dans les pagnes, dans le sable
Les pulsions contenues, les sautes de révolte
La fusion pieuse des soutanes et des turbans,
La souffrance des curs en espérance commuée.
Que longue l'attente
sur le quai et enivrants les mirages
De bateaux surgis du Sud, les silences des corbillards.
Devant nos yeux ouverts, la nef engloutie
Tous feux éteints, toute flamme éteinte
Dans la mer immense, sous le ciel immense
La ronde des navires, les rumeurs et les humeurs
Voici que les anges,
de mousse verte parés, ont animé
Les corps embaumés des effluves salées
Partez donc enlacés, enfants de la Terre, en une galère
rassemblés,
Partez, grappes fleuries des moissons prochaines
Partez aux Cieux bleus comme l'Océan
Partez par la haie des mouchoirs blancs imbibés de nos chagrins
Partez, sans soucis, nos yeux sont décillés.
Dakar le
4 Octobre 2002
Abdoulaye
Racine SENGHOR